Compagnie Cap Sur Scène

Compagnie Cap Sur Scène

Véronique Maas se présente



      J'ai enseigné le français pendant une trentaine d'années, notamment au lycée Camille Claudel à Palaiseau et, autant parce que j’aime les jeunes que parce que je suis passionnée de littérature et de théâtre, j’y ai également animé un Atelier Théâtre : ces deux activités m'ont progressivement convaincue que c’est plus en jouant (ou en étant spectateur de théâtre), qu’en assistant à des cours qui les ennuient bien souvent, que les jeunes, de plus en plus mal à l'aise avec l’écrit, l’écoute passive et le travail, peuvent accéder à une culture et à une littérature qui soient vraiment nourrissantes pour eux.
     Plusieurs de mes élèves venant de l’étranger (je pense en particulier à Ioulia, russe, ou à Rodrigue, originaire du Congo) ont ainsi fait des progrès spectaculaires en français l’année où ils ont participé à cet Atelier Théâtre et ont tellement pris goût à l'art dramatique qu’ils sont revenus jouer avec moi, six ans après pour l’une, dix ans après pour l’autre ! Certains ont réussi, grâce au théâtre, à vaincre leur timidité, plusieurs se sont réconciliés avec une culture qui leur semblait dépassée. Et j’ai souvent eu l’impression, au cours de ces années, qu’une petite troupe de théâtre d’une quinzaine de comédiens, bien soudée par un projet commun, avait quelque chance de former, en dépit des difficultés pouvant survenir, un groupe sympathique, humain, fécond, plutôt qu’une classe trop hétérogène, et lourde de sa trentaine d'élèves.
    C'est pourquoi j'ai décidé de changer de métier : me voici désormais "réalisatrice", d'un rêve, de rencontres et de spectacles. D'un rêve, tout d'abord, celui de FAIRE quelque chose de bien, de beau, AVEC mes anciens élèves, sans les noter, sans les punir, sans les ennuyer, et aussi AVEC tous ceux, amis, relations, comédiens amateurs... qui veulent rejoindre la troupe. Réalisatrice de rencontres aussi : entre ces merveilleux auteurs que sont Jean Giraudoux, Shakespeare, Molière, Anouilh, Marivaux, René de Obaldia... et les comédiens qui vont incarner leurs textes, mais aussi entre le théâtre et la musique, la peinture, la danse, les arts martiaux... (quelle merveille lorsque les arts se tendent la main !) et enfin entre ces comédiens et artistes, et les spectateurs. Réalisatrice de spectacles, encore et encore, car après ÉLECTRE de Giraudoux il y a eu LE CONTE D'HIVER de Shakespeare, et il y aura LE BOURGEOIS GENTILHOMME, LE VOYAGEUR SANS BAGAGE, LES FEMMES SAVANTES en alexandrins modernisés, DU VENT DANS LES BRANCHES DE SASSAFRAS, et j'en passe ! La Compagnie Cap Sur Scène est promise, j'en suis convaincue, à un riche et bel avenir !



LE BOURGEOIS GENTILHOMME : UNE COMÉDIE-BALLET de MOLIÈRE et LULLY


     
       Comment monter Le Bourgeois Gentilhomme aujourd’hui, avec des moyens très modestes, une troupe de théâtre amateur - mais pleine de talent et d’énergie - et quatre jeunes élèves danseurs ?
      Cela nécessite bien sûr quelques adaptations, des simplifications et un certain nombre de renoncements. Il serait dommage toutefois de négliger la spécificité de la pièce : Le Bourgeois Gentilhomme est une « comédie-ballet », c’est-à-dire l’œuvre conjointe d’un dramaturge, Molière, et d’un musicien, Lully.

      Commençons par la musique. « La musique et la danse », dit le Maître à danser, « la musique et la danse, c’est là tout ce qu’il faut. » La première scène se joue ainsi entre un Maître de musique et un Maître à danser, travaillant l’un et l’autre pour le Bourgeois gentilhomme. L’écolière du Maître de musique interprète ensuite une sérénade, à laquelle répond aussitôt la chanson de Monsieur Jourdain. Puis tout est prétexte à danser et à chanter : l’habillage du Bourgeois par les garçons tailleurs se fait en rythme et en musique, le banquet offert à la marquise Dorimène est agrémenté d’une danse des Cuisiniers et se termine par des chansons à boire, et, surtout, la « cérémonie turque » au cours de laquelle Monsieur Jourdain devient « Mamamouchi » fait alterner airs chantés et danses turques.
      Car rappelons-le, c’est un « ballet turc » que Louis XIV avait commandé à Molière et Lully, pour l’automne 1670. À cette époque, la Turquie était à la mode. Le Chevalier d’Arvieux, un curieux personnage qui avait passé douze ans sous les Échelles du Levant, avait ses entrées à la cour : il lui arrivait de parler turc pour divertir le roi, ou encore, de s’habiller en janissaire pour amuser le Dauphin. Il connaissait non seulement le turc, mais aussi l’arabe et même le sabir ou langue franque, formée de langues romanes, de grec, de turc et d’arabe, qui permettait, à l’époque des croisades, la communication dans tout le bassin méditerranéen. On sait par ailleurs qu’un envoyé de la Sublime Porte, Suleiman Aga, avait débarqué à Toulon, le 4 août 1669, en compagnie d’une vingtaine de personnes de sa suite. Il venait en France afin d’établir de bonnes relations diplomatiques avec le roi. Mais son attitude rigide, son arrogance, sa susceptibilité hors du commun entraînèrent une réaction assez particulière de la part de ses hôtes : il fit antichambre huit heures durant avant d’être reçu par Monsieur de Lionne, Secrétaire aux Affaires étrangères. C’est à ce moment qu’eut lieu une première « turquerie », tel un préalable à celle du Bourgeois gentilhomme, avec Lionne, revêtu d’une grande tunique à la manière turque, étendu sur une imposante épaisseur de tapis, et d’Arvieux servant d’interprète… Seul le vrai Turc refusa de participer à cette mascarade : il ne voulut remettre le message diplomatique qu’entre les mains de Louis XIV. Quand le roi, installé sur un trône d’argent, le reçut, ce fut en quelque sorte une deuxième turquerie, où tout fut mis en œuvre pour écraser l’envoyé à force de splendeur : « Le Roy y paraissait dans toute sa majesté, revêtu d’un brocart d’or, mais tellement couvert de diamants, qu’il semblait qu’il fût environné de lumière, en ayant aussi un chapeau tout brillant, avec un bouquet de plumes des plus magnifiques. » Hélas, Suleiman resta insensible à cette débauche de luxe et, une fois au dehors, déclara que le cheval du sultan était plus richement orné de pierreries que l’habit de Louis XIV ! On peut comprendre que le roi de France ait eu envie, après le départ de Suleiman, d’une troisième turquerie, à titre de revanche : il demanda à ses auteurs préférés de lui concocter un « ballet turc ridicule ». Molière, Lully et d’Arvieux se mirent donc au travail pendant l’été 1670. D’Arvieux raconte : « Le Roi, ayant voulu faire un voyage à Chambord pour y prendre le divertissement de la chasse, voulut donner à sa cour celui d’un ballet ; et comme l’idée des Turcs que l’on venait de voir à Paris était encore toute récente, il crut qu’il serait bon de les faire paraître sur la scène. Sa Majesté m’ordonna de me joindre à Messieurs Molière et de Lully pour composer une pièce de Théâtre où l’on pût faire entrer quelque chose des habillements et des manières des Turcs. Je me rendis pour cet effet au Village d’Auteuil, où M. de Molière avait une maison fort jolie. Ce fut là que nous travaillâmes à cette pièce de Théâtre. […] Je fus chargé de tout ce qui regardait les habillements et les manières des Turcs. » Le concours de d’Arvieux dut aussi être précieux par sa connaissance du sabir (« Le Mufti invoque Mahomet en langue franque » dit une didascalie), ainsi que pour organiser le déroulement de la cérémonie turque, qui se rapproche par divers aspects du rituel d’intronisation des Chevaliers de Notre-Dame du Mont-Carmel, un ordre auquel appartenait d’Arvieux, ce pour quoi justement il se faisait appeler Chevalier d’Arvieux.
      Si Molière a su pleinement s’adapter à la demande du roi, désireux qu’il était de lui plaire et toujours content de l’amuser, Lully, quant à lui, a sans doute ressenti une profonde frustration. Son art méritait mieux, à son avis, que semblable bouffonnerie. Contrairement à Madame Jourdain, qui qualifie à plusieurs reprises de « Chansons » les affirmations de son mari ou de Dorante qu’elle juge infondées, peu sérieuses ou ridicules, Lully pensait que la musique était chose grave plutôt que risible. Il lui déplaisait fortement de devoir s’abaisser à jouer le rôle du Grand Muphti dans la cérémonie turque, rôle assez grotesque, même s’il était pour lui l’occasion de chanter et d’avoir, en le faisant bastonner, une position de supériorité sur son ancien ami, en passe de devenir son rival : Molière incarnant Jourdain. Dix-huit mois plus tard, l’affrontement entre les deux artistes devint nettement moins burlesque. Lully obtint en effet le privilège de l’Académie royale de musique dans lequel apparaissait l’interdiction « à toutes personnes, de quelque qualité et condition qu’elles soient, même aux officiers de notre maison […] de faire chanter aucune pièce entière en musique avec deux voix et six violons […] sans la permission dudit Sieur de Lully, à peine de 10.000 livres tournois d’amende et de confiscation de théâtres, machines, décorations, habits et autres choses […]. » Molière trouva l’interdiction inadmissible, il protesta et obtint l’autorisation verbale du roi d’employer six chanteurs et douze instrumentistes. Mais, au mois de septembre suivant, un décret permit à Lully de disposer de tous les vers qu’il avait mis en musique. Molière ne pouvait donc plus faire jouer les vers qu’il avait écrits et qui avaient été mis en musique par le Surintendant. Sans la musique de Lully, le Bourgeois gentilhomme devenait irrécupérable. Molière était réellement berné, et peut-être alors pensa-t-il que la bastonnade de la cérémonie turque était bien douce - quoique prémonitoire - à côté de celle qu’il était en train de vivre !

     Pourtant, Molière resta Molière et livra encore de merveilleuses comédies, telles les Fourberies de Scapin (1671), les Femmes Savantes (1672), et le Malade Imaginaire (1673). L’on n’y dansa plus, même si l’on y chantait encore un peu, mais qu’à cela ne tienne : Molière, comme Scapin, avait plus d’un tour dans son sac, l’important, pour lui - il l’affirmait dès 1663 dans La Critique de l’École des femmes - étant « de faire rire les honnêtes gens ». Cela d’ailleurs est peut-être plus difficile que de les faire pleurer, comme le soutient Dorante, porte-parole de Molière dans la Critique : « Je trouve qu'il est bien plus aisé de se guinder sur de grands sentiments, de braver en vers la Fortune, accuser les Destins, et dire des injures aux Dieux, que d'entrer comme il faut dans le ridicule des hommes, et de rendre agréablement sur le théâtre des défauts de tout le monde. Lorsque vous peignez des héros, vous faites ce que vous voulez. Ce sont des portraits à plaisir, où l'on ne cherche point de ressemblance ; et vous n'avez qu'à suivre les traits d'une imagination qui se donne l'essor, et qui souvent laisse le vrai pour attraper le merveilleux. Mais lorsque vous peignez les hommes, il faut peindre d'après nature. On veut que ces portraits ressemblent ; et vous n'avez rien fait, si vous n'y faites reconnaître les gens de votre siècle. En un mot, dans les pièces sérieuses, il suffit, pour n'être point blâmé, de dire des choses qui soient de bon sens et bien écrites ; mais ce n'est pas assez dans les autres, il y faut plaisanter ; et c'est une étrange entreprise que celle de faire rire les honnêtes gens. »
     Il s’agit donc pour Molière tout à la fois d’être vrai et de faire rire, ou plus précisément de faire rire dans la mesure même où l’on est vrai. La comédie n’est pas seulement comique : elle est véridique, et c’est parce qu’elle touche juste qu’elle est drôle. On dit qu’il n’y a que la vérité qui blesse. Peut-être pourrait-on tout aussi bien dire qu’elle seule fait rire. C’est ainsi que chez Molière, les défauts mis en scène ne sont grossis que pour être rendus, dans leur vérité et justesse, avec plus d’évidence. Ils sont soulignés et non déformés. Et, dans le Bourgeois Gentilhomme, quelle galerie de caricatures ! Il y a bien sûr Monsieur Jourdain, le snob, le nouveau riche, le parvenu dirait-on aujourd’hui. Celui qui veut être à la page, à la mode, ou du moins le paraître, et qui est prêt pour cela à toutes les compromissions, à tous les efforts, à toutes les dépenses :
« MONSIEUR JOURDAIN.- Qu’est-ce que c’est que ceci ? Vous avez mis les fleurs en bas.
MAÎTRE TAILLEUR.- Vous ne m’aviez pas dit que vous les vouliez en haut.
MONSIEUR JOURDAIN.- Est-ce qu’il faut dire cela ?
MAÎTRE TAILLEUR.- Oui, vraiment. Toutes les personnes de qualité les portent de la sorte.
MONSIEUR JOURDAIN.- Les personnes de qualité portent les fleurs en bas ?
MAÎTRE TAILLEUR.- Oui, Monsieur.
MONSIEUR JOURDAIN.- Oh voilà qui est donc bien.
MAÎTRE TAILLEUR.- Si vous voulez, je les mettrai en haut.
MONSIEUR JOURDAIN.- Non, non.
MAÎTRE TAILLEUR.- Vous n’avez qu’à dire.
MONSIEUR JOURDAIN.- Non, vous dis-je, vous avez bien fait.
»
      Mais les Maîtres nous font rire eux aussi, notamment lorsqu’ils soulignent, non sans humour, cette ambiguïté dérisoire de l’art, fondé sur la gratuité et pourtant obligé de se vendre : « Notre bourgeois est un homme dont les lumières sont petites, qui parle à tort et à travers de toutes choses, et n’applaudit qu’à contre-sens ; mais son argent redresse les jugements de son esprit. Il a du discernement dans sa bourse » ose ainsi dire le Maître de musique dans la première scène.
      Le comte Dorante est encore plus drôle, en courtisan hypocrite et manipulateur, en faux-ami de premier ordre :
« DORANTE.- Ma foi, Monsieur Jourdain, j’avais une impatience étrange de vous voir. Vous êtes l’homme du monde que j’estime le plus, et je parlais de vous encore ce matin dans la chambre du Roi.
MONSIEUR JOURDAIN.- Vous me faites beaucoup d’honneur, Monsieur. (À Madame Jourdain.) Dans la chambre du Roi !
DORANTE.- Allons, couvrez-vous...
MONSIEUR JOURDAIN.- Monsieur, je sais le respect que je vous dois.
DORANTE.- Mon Dieu, couvrez-vous ; point de cérémonie entre nous, je vous prie.
MONSIEUR JOURDAIN.- Monsieur...
DORANTE.- Couvrez-vous, vous dis-je, Monsieur Jourdain, vous êtes mon ami. »
     
Quant à Madame Jourdain, elle incarne à ravir l’éternelle râleuse, la rabat-joie de service, avec même une once de furie féministe avant l’heure : « Ce sont mes droits que je défends, et j’aurai pour moi toutes les femmes ! »
     
Même le jeune premier Cléonte nous fait sourire, avec ses grands discours un rien trop bavards, ce que souligne son valet Covielle qui pense comme lui mais ne se fatigue surtout pas à parler autant :
« CLÉONTE.- Je fais voir pour une personne toute l’ardeur, et toute la tendresse qu’on peut imaginer ; je n’aime rien au monde qu’elle, et je n’ai qu’elle dans l’esprit ; elle fait tous mes soins, tous mes désirs, toute ma joie ; je ne parle que d’elle, je ne pense qu’à elle, je ne fais des songes que d’elle, je ne respire que par elle, mon cœur vit tout en elle : et voilà de tant d’amitié la digne récompense ! Je suis deux jours sans la voir, qui sont pour moi deux siècles effroyables ; je la rencontre par hasard ; mon cœur à cette vue se sent tout transporté, ma joie éclate sur mon visage ; je vole avec ravissement vers elle ; et l’infidèle détourne de moi ses regards, et passe brusquement comme si de sa vie elle ne m’avait vu !
COVIELLE.- Je dis les mêmes choses que vous. »
     
Cela dit, même quand il se moque, Molière reste toujours vrai, donc humain. Les personnages du Bourgeois Gentilhomme ne sont jamais monstrueux, jamais totalement méchants, ce qui les rendrait inhumains. Ils sont tous plus ou moins « sauvés » par ce qu’ils aiment. C’est ainsi que Jourdain est attendrissant avec son enthousiasme, son désir d’apprendre, son ouverture culturelle en somme :
« MONSIEUR JOURDAIN.- Ah ! que n’ai-je étudié plus tôt, pour savoir tout cela.
MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- Demain, nous verrons les autres lettres, qui sont les consonnes.
MONSIEUR JOURDAIN.- Est-ce qu’il y a des choses aussi curieuses qu’à celles-ci ?
MAÎTRE DE PHILOSOPHIE.- Sans doute. La consonne D, par exemple, se prononce en donnant du bout de la langue au-dessus des dents d’en haut : DA.
MONSIEUR JOURDAIN.- DA, DA. Oui. Ah les belles choses ! les belles choses !
»
      Et la lucidité confondante de sa femme (« Il y a longtemps que je sens les choses, et je ne suis pas une bête. ») parvient quasiment à nous la rendre sympathique, autant que sa complicité avec sa servante Nicole, et que son amour pour sa fille.
      Le comique de Molière n’empêche donc pas, bien au contraire, la justesse psychologique et la profondeur humaine, presque tendre, de ses portraits. C’est même de cette manière qu’il peut instruire en amusant : castigat ridendo mores. Car c’est en reconnaissant le ridicule de telle ou telle attitude qu’on réussira, peut-être, à s’en corriger « en douceur ».

      Comédie-ballet, comédie de caractère : voilà donc déjà de quoi bien s’amuser ! Il y a toutefois quelque chose d’encore plus réjouissant dans le Bourgeois gentilhomme : c’est son extraordinaire théâtralité, ses jeux de scène incessants, son comique de gestes et de situation. Mais il convient ici de laisser la parole à Charlène, notre metteuse en scène, si attentive à cette dimension, évidemment fondamentale, de la pièce de Molière.

23 octobre 2017.