Compagnie Cap Sur Scène

Compagnie Cap Sur Scène










 


Dans le Voyageur sans bagage, Anouilh s’inspire du fait divers de « l’amnésique de Rodez », à la une des journaux de l’entre-deux-guerres : un soldat français revenant d’un camp de prisonniers a été retrouvé, en 1918, dans une gare de triage. Totalement amnésique, il a été placé à l’asile, puis a fait l'objet d'une longue procédure judiciaire intentée par plusieurs familles qui le réclamaient.
L’amnésie, la quête d’identité, la liberté par rapport aux origines sont donc les thèmes développés dans la pièce d’Anouilh, où Gaston, ce « soldat inconnu vivant », est tenté de refuser l’identité qu’on lui propose.
La théâtralité de l’œuvre tient par ailleurs à la grande force dramatique des confrontations entre l’amnésique et ceux qui prétendent le reconnaître, à travers des dialogues d’une rare justesse et d’une réelle profondeur psychologique.

La Suite pour clarinette, violon et piano opus 157b est la musique de scène composée par Darius Milhaud pour la pièce d’Anouilh. Les différents mouvements seront interprétés par un trio de jeunes musiciens, en introduction à chacun des cinq tableaux de la pièce.

Sissy Vanère, artiste peintre, a imaginé l’affiche et concevra un des décors du spectacle. Elle exposera en parallèle au Centre Marcel Pagnol de Bures-sur-Yvette ses tableaux et gravures sur les thèmes du Temps et de la Mémoire, du 22 février au 17 mars.





JEAN ANOUILH PARLE DU VOYAGEUR SANS BAGAGE : émission Place au Théâtre du 13/10/1973, 4 mn 33 s,
office national de radiodiffusion télévision française

www.ina.fr/video/I11131892



DARIUS MILHAUD (1892-1974), Suite op.157b pour clarinette, violon et piano,
  Cologne Chamber Soloists/Kölner Kammersolisten Live in the Sancta Clara Keller, Cologne.
Avec Laura Ruiz à la clarinette, José Maria Blumenschein au violon et Nicholas Rimmer au piano
Enregistrement du 22 mai 2016.
www.youtube.com/watch



     "En déclarant au commencement de son autobiographie Ma Vie heureuse, "Je suis un Français de Provence et de religion israélite", Milhaud avait souhaité souligner les multiples identités de ses origines. Son séjour au Brésil à partir de 1917, comme secrétaire de Paul Claudel, marqua le début de sa curiosité incessante pour le monde et de son goût irrépressible pour les voyages. Ses contacts avec des espaces culturels nouveaux et sa capacité rapide d'assimilation, allaient enrichir et stimuler non seulement sa personnalité mais aussi sa palette sonore. Ainsi, d'abord sous l'empreinte de l'impressionnisme français, de la musique de sa Provence natale et de l'inspiration judaïque, la musique de Milhaud devient perméable aux influences populaires de l'Amérique latine, des Caraïbes, de l'Amérique du Nord, de l'Europe mais aussi au jazz. Pendant les années vingt, l'image de Milhaud reste avant tout celle du musicien parisien qui, sous l'égide de Satie et Cocteau, participe activement aux manifestations du Groupe des Six. En 1939, avec l'exil forcé aux USA durant la Seconde Guerre Mondiale, il devient un compositeur de plus en plus sollicité pour de nombreuses commandes internationales. La paix revenue, il se montre un enseignant ouvert et tolérant, qui partage son temps entre la France et Mills College à Oakland.
     Musicien latin par excellence, musicien de la lumière, alliant volontiers l'exubérance à la tendre nostalgie, Milhaud aimait rappeler la conception imaginaire qu'il se faisait d'une Méditerranée élargie qui, dans son esprit, aurait pour centre la Provence, et pourrait s'étendre de la Grèce et d'Israël à Rio de Janeiro et aux Caraïbes.
     Dans les années trente, Milhaud mit souvent son talent au service du théâtre et du cinéma. De cette époque datent de nombreuses compositions connues aujourd'hui au concert, telles que
la Suite provençale ou Scaramouche, qui proviennent de ces musiques fonctionnelles.
   
  En 1936, il écrivit une musique de scène pour la pièce de Jean Anouilh, Le Voyageur sans bagage, représentée à Paris au Théâtre des Mathurins. Immédiatement, il en tira, moyennant quelques remaniements, la Suite pour clarinette, violon et piano op.157b. La première audition de cette œuvre simple et détendue eut lieu aux concerts de La Sérénade à Paris, le 19 janvier 1937. Le thème principal de l'Ouverture (1'30) est soutenu, dans le registre grave du piano, par un rythme typiquement latino-américain (3 3 2). Soudain, au milieu du morceau, le caractère change complètement lorsque piano, clarinette et violon se relaient pour une variante mélodique du thème, mais sur un accompagnement de piano totalement différent, plus proche d'une musique de café-concert que ni Satie ni Poulenc n'auraient désavouée. Le Divertissement (3'20) s'ouvre sur un thème dialogué entre le violon et la clarinette. L'entrée du piano est le signal d'un second thème à la clarinette. Pour conclure, le thème initial revient au piano, enrichi par de nouveaux contrepoints aux deux instruments monodiques. Le piano se tait dans Jeu (1'25) un mouvement de conception symétrique ABCBA qui comporte trois thèmes dont le premier A rappelle un peu le Stravinsky de l'Histoire du soldat avec ses nombreuses doubles cordes au violon et son caractère populaire et âpre. Le Final (5'30) à 6/8, précédé d'une Introduction à cinq temps, présente deux éléments principaux : un thème dans le style d'une chanson française au caractère de rengaine bientôt suivi d'une musique jetant un clin d'œil vers le blues."
Gérald Hugon 2009

 



LE VOYAGEUR SANS BAGAGE
,
pièce de théâtre en 5 tableaux de Jean Anouilh
créée au théâtre des Mathurins
le 16 février 1937



JEAN ANOUILH avant LE VOYAGEUR SANS BAGAGE

Jean-Marie-Lucien-Pierre Anouilh est le fils de François Anouilh, tailleur et de Marie-Magdeleine Soulue, professeur de piano et pianiste d'orchestre à Arcachon. C'est en 1923 au lycée Chaptal que son amour pour le théâtre se manifeste. C'est également là qu'il fera la connaissance de Jean-Louis Barrault. Des rencontres littéraires essentielles interviennent. Tout d'abord, vers 1926, celle de Jean Cocteau avec Les Mariés de la tour Eiffel. Jean Anouilh relate lui-même cette découverte dans une revue littéraire en ces termes :
« J'ouvris le numéro, désœuvré, distrait, je passais les romans, homme de théâtre en puissance je méprisais déjà ces racontars et j'arrivais à la pièce dont le titre insolite m'attira. [...] Dès les premières répliques quelque chose fondit en moi : un bloc de glace transparent et infranchissable qui me barrait la route. [...] Jean Cocteau venait de me faire entrevoir la poésie du théâtre. »
À cette époque, Anouilh se nourrit des lectures de Paul Claudel, Luigi Pirandello et George Bernard Shaw. Deuxième grande découverte celle de Jean Giraudoux en 1928, au poulailler de la comédie des Champs-Élysées, à travers sa pièce Siegfried, qu'Anouilh finit par apprendre par cœur et qui l’a sans doute influencé pour écrire Le Voyageur sans bagage, puisque les deux pièces s’inspirent du même fait divers. Mais surtout, mieux encore que Cocteau, Giraudoux permet à Anouilh de comprendre que le théâtre contemporain ne se limite pas au boulevard, qu’il peut être tout à la fois populaire d’une part, bien écrit, littéraire, poétique, d’autre part, et bien sûr théâtral, dramatique.
Après avoir travaillé quelques semaines au bureau des réclamations des Grands Magasins du Louvre puis pendant deux ans dans l'agence de publicité Étienne Damour avec, entre autres, Jacques Prévert, Georges Neveux, Paul Grimault et Jean Aurenche, Anouilh, succédant à Georges Neveux, devient entre 1929 et 1930, le secrétaire général de la comédie des Champs-Élysées, que dirige alors Louis Jouvet. Anouilh est chargé de rédiger des notes sur les manuscrits reçus et de composer la salle pour les générales. La collaboration entre Anouilh et Jouvet est houleuse, Jouvet sous-estimant les ambitions littéraires de son employé. Ni Anouilh lui-même, qu'il surnomme « le miteux », ni son théâtre ne trouveront grâce aux yeux de Jouvet. Après la lecture de La Sauvage, il déclare à Anouilh : « Tu comprends mon petit gars, tes personnages sont des gens avec qui on ne voudrait pas déjeuner ! »
En octobre 1931, Jean Anouilh est mobilisé et part faire son service militaire à Metz puis à Thionville. Après deux mois de service, il est réformé temporaire et revient à Paris. Anouilh vit alors, dans un atelier à Montparnasse puis dans un appartement rue de Vaugirard, meublé avec l'aide de Jouvet, avec qui il s'est provisoirement réconcilié. Il emménage avec la comédienne Monelle Valentin, qui créera entre autres le rôle-titre d'Antigone en 1944, et dont il aura une fille, Catherine, née en 1934 et qui deviendra elle aussi comédienne (elle créera la pièce que son père écrira pour elle Cécile ou l'École des pères en 1954). Le couple se sépare en 1953 et Anouilh épouse la comédienne Nicole Lançon qui deviendra sa principale collaboratrice et avec laquelle il aura trois enfants : Caroline, Nicolas et Colombe.
En 1932, Jean Anouilh fait représenter sa première pièce, Humulus le muet, écrite en collaboration avec Jean Aurenche en 1929. C'est un échec. Quelque temps après, il propose L'Hermine à Pierre Fresnay qui accepte immédiatement de la jouer. Le 26 avril 1932 a lieu la création de L'Hermine, au théâtre de l'Œuvre, mise en scène par Paulette Pax. 90 représentations seront données. L'adaptation cinématographique de L'Hermine lui procure 17 000 francs de droits qui lui permettent de faire déménager ses parents « vers la banlieue de leurs rêves ». Les deux pièces qui suivent, Mandarine, créée en 1933 au théâtre de l'Athénée, et Y'avait un prisonnier en 1935 au théâtre des Ambassadeurs (dans une mise en scène de Marie Bell), sont des échecs. Ce sont à nouveau les droits cinématographiques de Y'avait un prisonnier, acquis par la Metro Goldwyn Mayer, qui permettent à Anouilh de vivre convenablement pendant un an en Bretagne, avec Monelle Valentin et sa fille, période au cours de laquelle il retravaille La Sauvage et écrit Le Voyageur sans bagage. C'est en 1935 également que Jean Anouilh rencontre pour la première fois Roger Vitrac, avec qui il se lie d'amitié et dont il reprendra, en 1962, la pièce Victor ou les Enfants au pouvoir.

LE VOYAGEUR SANS BAGAGE (1937) : LE PREMIER SUCCÈS

En 1936, Louis Jouvet, à qui Anouilh espère confier la création du Voyageur sans bagage, le « fait traîner avec des proverbes de sagesse agricole ». Furieux lorsqu'il apprend que Jouvet préfère finalement monter Le Château de cartes de Steve Passeur, Anouilh transmet le jour même son manuscrit à Georges Pitoëff, directeur du théâtre des Mathurins. Il raconte :
« Je portai un soir ma pièce aux Mathurins des Pitoëff dont je n'avais même pas vu un spectacle. Le lendemain matin je recevais un pneumatique me demandant de passer le voir. Il m'attendait, souriant, dans un petit bureau étriqué, tout en haut du théâtre (je n'y pénètre jamais depuis, sans avoir le cœur qui bat - c'est là que j'ai été baptisé) et il me dit simplement qu'il allait monter ma pièce de suite. Puis, il me fit asseoir et se mit à me la raconter... J'étais jeune, je ricanais (intérieurement) pensant que j'avais de bonnes raisons de la connaître. Je me trompais. Je m'étais contenté de l'écrire, avec lui je la découvrais... [...] Ce pauvre venait de me faire un cadeau princier : il venait de me donner le théâtre... »
Créé au le 16 février 1937 dans une mise en scène de Georges Pitoëff, Le Voyageur sans bagage est le premier grand succès d'Anouilh, avec 190 représentations. Les acteurs principaux sont Georges et Ludmilla Pitoëff. Darius Milhaud en écrit la musique de scène, sous forme d'une Suite pour violon, clarinette et piano (op.157b). Dès lors, Anouilh gardera toute sa vie une réelle affection pour les Pitoëff et notamment Georges, celui qu'Anouilh décrit comme l'« étrange Arménien dont le Tout-Paris bien pensant se moquait ».
Cette histoire d'un soldat amnésique tire son origine dans la vie d'Anthelme Mangin, « l'amnésique de Rodez ». Fait divers dont les journaux parlaient beaucoup début 1937 : soldat amnésique trouvé en 1918 dans une gare de triage, se souvenait seulement du camp de prisonniers où il était en Allemagne. Comme il ne savait pas son nom, à l’asile depuis 18 ans.

Le fait divers ayant inspiré Anouilh : l’ « AMNÉSIQUE DE RODEZ »

Anthelme Mangin, né Octave Félicien Monjoin le 19 mars 1891 à Saint-Maur (Indre), et décédé le 10 septembre 1942 à Paris, est un soldat français revenu amnésique de la Première Guerre mondiale, qui a fait l'objet d'une longue procédure judiciaire intentée par plusieurs dizaines de familles, qui le réclamaient comme étant un parent disparu. Son identité sera avérée en 1938, comme étant le fils de Pierre Monjoin et de Joséphine Virly.
Le 1er février 1918, un soldat français, rapatrié d'Allemagne, est retrouvé à la Gare des Brotteaux à Lyon, amnésique et sans document militaire ou civil permettant de l'identifier. Interrogé, il donne le nom de Mangin. Il est diagnostiqué dément et placé en asile à Clermont-Ferrand.
Puis en janvier 1920, Le Petit Parisien publie, à la une, plusieurs photos de patients d'asile en espérant que certains soient ainsi identifiés. C'est le cas pour deux d'entre eux, et le troisième est Mangin. Madame et mademoiselle Mazenc de Rodez sont catégoriques, il s'agirait de leur fils et frère Albert, disparu à Tahure en 1915. Il est donc transféré à l'asile de Rodez et confronté à des amis et connaissances d'avant-guerre, mais personne ne le reconnaît. Après consultation des fiches anthropométriques de l'armée, on dénombre trop de différences entre Albert Mazenc et l'inconnu de Rodez (entre autres une différence de taille de 10 cm) et l'affaire en reste là.
En 1922, le ministère des Pensions fait publier sa photo dans l'espoir de l'identifier. Plusieurs dizaines de familles le réclament, certaines intéressées seulement par sa pension (250 000 Francs à l’époque).
Après l'enquête très approfondie du professeur en psychiatrie de l'asile de Rodez, et après maintes années de recherches, il ne reste, dans les années 1930, que deux pistes familiales solides : Lucie Lemay qui réclame son mari disparu, et Pierre Monjoin, qui recherche son fils.
En 1934, une visite à Saint-Maur (Indre), ville de résidence des Monjoin, permet à « Anthelme Mangin » de reconnaître son village. Laissé à la sortie de la gare de Saint-Maur par ses accompagnants, Anthelme retrouve seul le chemin de la maison de son père. Il note les changements de l'église du village, dont le clocher avait été abattu par la foudre pendant son absence. La justice tranche en faveur de cette dernière identité, mais l'appel de la famille Lemay, puis des recours en cassation font s'éterniser les procédures.
Le tribunal de Rodez lui rend son identité en 1938, il doit être remis à son frère et à son père. Mais le frère meurt d'une ruade le 23 mars et le père de vieillesse le 1er avril. Octave demeure donc en asile à Sainte-Anne à Paris, où il meurt le 19 septembre 1942, vraisemblablement d'inanition. Il est enterré dans la fosse commune. En 1948, sa dépouille est transférée au cimetière de Saint-Maur-en-Indre et inhumée sous le nom d'Octave Monjoin.
L'histoire d'Anthelme Mangin/Octave Monjoin a servi de base à Jean Giraudoux pour le personnage de Siegfried et le Limousin (1922) ainsi qu'à Jean Anouilh pour le personnage de Gaston/Jacques Renaud dans la pièce Le Voyageur sans bagage (1937). Celle-ci a donné lieu à un téléfilm de Pierre Boutron, avec Jacques Gamblin (2004).

LE VOYAGEUR SANS BAGAGE : RÉSUMÉ

À la fin de la Première Guerre mondiale, Gaston est retrouvé amnésique. Il est recueilli par le directeur d'un asile qui l'emploie comme jardinier. Il est cependant réclamé par plusieurs familles, dont la famille Renaud, à laquelle il est confronté. D'un caractère gentil, Gaston découvre avec horreur l'identité qu'on lui attribue : personnage violent et sans scrupule. Il ne se reconnaît pas dans ce portrait de l'enfant et l'adolescent qu'il aurait été. Lorsqu'il repère la cicatrice d'une blessure infligée par l'aiguille à chapeau de son ancienne maîtresse, Valentine, la femme de son frère présumé, il n'a plus aucun doute sur sa famille d'origine. Mais il la rejette et choisit de se déclarer membre d'une des autres familles qui revendiquent un membre disparu : la famille Madensale.

LE VOYAGEUR SANS BAGAGE, TABLEAU 3, scène 4. MADAME RENAUD, GASTON : 1er EXTRAIT.
[...]
Mme RENAUD, gênée.- Je vais te dire, mon petit Jacques... Nous n'étions plus en très bons termes à cette époque, tous les deux...
[…]
GASTON.- Mais, quand je suis parti pour le front, nous nous sommes réconciliés tout de même, vous ne m'avez pas laissé partir sans m'embrasser ?
Mme RENAUD, après un silence, soudain.- Si. (Un temps, puis vite.) C'est ta faute, ce jour-là aussi je t'ai attendu dans ma chambre. Toi, tu attendais dans la tienne. Tu voulais que je fasse les premiers pas, moi, ta mère !...
GASTON.- Quel âge avais-je ?
Mme RENAUD.- Dix-huit ans.
GASTON.- Je ne savais peut-être pas où j'allais. Mais vous deviez le savoir, vous, où j'allais.
Mme RENAUD.- Oh ! je pensais que la guerre serait finie avant que tu quittes la caserne. Et puis, tu étais toujours si cassant, si dur avec moi.
GASTON.- Mais vous ne pouviez pas descendre me dire :   « Tu es fou, embrasse-moi ! »
Mme RENAUD.- Mais une mère, Jacques…
GASTON.- J'avais dix-huit ans, et on m'envoyait mourir : vous auriez dû tous vous mettre à genoux et me demander pardon.
Mme RENAUD.- Pardon de quoi ? Mais je n'avais rien fait, moi !
GASTON.- Et qu'est-ce que j'avais fait, moi, pour que cet infranchissable fossé se creuse entre nous ?
M1me RENAUD, avec soudain le ton d'autrefois.- Oh ! tu t'étais mis dans la tête d'épouser une petite couturière que tu avais trouvée Dieu sait où, à dix-huit ans, et qui refusait sans doute de devenir ta maîtresse...
GASTON, après un silence.- Bien sûr, c'était une bêtise... Mais si cet amour, celui qui vous le réclamait n'avait que quelques mois à vivre ?
Mme RENAUD.- Mais on ne pensait pas que tu allais mourir !... Et tu sais ce que tu m'as crié, en plein visage, avec ta bouche toute tordue, avec ta main levée sur moi, moi ta mère ? « Je te déteste ! » (Un silence.) Comprends-tu maintenant pourquoi je suis restée dans ma chambre en espérant que tu monterais ?
GASTON, doucement, après un silence.- Et je suis mort à dix-huit ans, sans avoir eu ma petite joie, et sans que vous m'ayez reparlé. J'ai été couché sur le dos toute une nuit avec ma blessure à l'épaule, et j'étais deux fois plus seul que les autres qui appelaient leur mère. (Un silence, il dit soudain comme pour lui.) C'est vrai, je vous déteste.
Mme RENAUD crie, épouvantée.- Mais, Jacques, qu'est-ce que tu as ?
GASTON revient à lui, la voit.- Comment ? Je vous demande pardon. (Il s'est éloigné, fermé, dur.) Je ne suis pas Jacques Renaud ; je ne reconnais rien ici de ce qui a été à lui. Un moment, oui, en vous écoutant parler, je me suis confondu avec lui. Je vous demande pardon. Mais, voyez-vous pour un homme sans mémoire, un passé tout entier, c'est trop lourd à endosser en une seule fois. Si vous voulez me faire plaisir, pas seulement me faire plaisir, me faire du bien, vous me permettriez de retourner à l'asile. Je plantais des salades, je cirais les parquets. Les jours passaient... Mais même au bout de dix-huit ans - une autre moitié exactement de ma vie - ils n'étaient pas parvenus, en s'ajoutant les uns aux autres, à faire cette chose dévorante que vous appelez un passé.
Mme RENAUD.- Mais, Jacques…
GASTON.- Et puis, ne m'appelez plus Jacques... Il a fait trop de choses, ce Jacques. Gaston, c'est bien ; quoique ce ne soit personne, je sais qui c'est. Mais ce Jacques dont le nom est déjà entouré des cadavres de tant d'oiseaux, il me fait peur.
Mme RENAUD.- Mais enfin, mon petit...
GASTON.- Allez-vous-en ! Je ne suis pas votre petit.
Mme RENAUD.- Oh ! tu me parles comme autrefois !
GASTON.- Je n'ai pas d'autrefois, je vous parle comme aujourd'hui. Allez-vous-en !
Mme RENAUD se redresse, comme autrefois elle aussi.- C'est bien, Jacques ! Mais, quand les autres t'auront prouvé que je suis ta mère, il faudra bien que tu viennes me demander pardon.

LE VOYAGEUR SANS BAGAGE, TABLEAU 4, scène 2. GEORGES, GASTON : 2ème EXTRAIT
[...]
VOIX DE GASTON, encore bourrue, mais radoucie.- Ah ! c'est vous ?
GEORGES, au valet de chambre.- Laissez-nous un instant, Victor. (Victor sort. Georges se rapproche de la porte.)Je te demande pardon, Jacques... Je comprends bien qu'à la longue nous t'agaçons avec nos histoires... Mais ce que je veux te dire est important tout de même...
VOIX DE GASTON, de la salle de bains.- Quelle saleté avez-vous encore trouvée dans le passé de votre frère pour me la coller sur les épaules ?
GEORGES.- Mais ce n'est pas une saleté, Jacques, au contraire, ce sont des réflexions, des réflexions que je voudrais te communiquer, si tu le permets. (Il demande brusquement) Tu ne m'en veux pas d'hier ?
La réponse vient, bourrue et comme à regret, en retard d'une seconde.
VOIX DE GASTON.- De quoi ?
GEORGES.- Mais de tout ce que je t'ai raconté en exagérant, en me posant en victime. (On entend un bruit dans la salle de bains. Georges, épouvanté, se lève.) Attends, attends, ne sors pas tout de suite de la salle de bains, laisse-moi finir, j'aime mieux. Tu comprends, Jacques, j'ai bien réfléchi cette nuit ; ce qui s'est passé a été horrible, bien sûr, mais tu étais un enfant et elle aussi, n'est-ce pas ? Et puis, à Dinard, avant notre mariage, vous vous aimiez peut-être, tous les deux, comme deux pauvres gosses... Je suis arrivé entre vous avec mes gros sabots, ma situation, mon âge... J'ai joué les fiancés sérieux... On a dû la pousser à accepter ma demande... Enfin ce que j'ai pensé cette nuit, c'est que je n'avais pas le droit de te les faire, ces reproches, et que je les retire tous. Là. (Il tombe assis, n'en peut plus. Gaston est sorti de la salle de bains, va doucement à lui et lui pose la main sur l'épaule.)
GASTON.- Comment avez-vous pu aimer à ce point cette petite fripouille, cette petite brute ?
GEORGES.- C'était mon frère…
GASTON.- Comment pouvez-vous souhaiter de le voir revenir, même vieilli, même changé, entre votre femme et vous ?
GEORGES, simplement.- Qu'est-ce que tu veux, même si c'était un assassin, il fait partie de la famille.
GASTON répète, après un temps.- Il fait partie de la famille. Comme c'est simple ! (Il prend Georges par le bras brutalement.) Pourquoi êtes-vous venu me raconter votre histoire par dessus le marché ? Pourquoi êtes-vous venu me jeter votre affection au visage ? Pour que ce soit plus simple encore, sans doute ? (Il est tombé assis sur son lit, étrangement las.)
GEORGES, éperdu.- Mais, Jacques, je ne comprends pas tes reproches... Je suis venu te dire cela péniblement, crois-moi, pour te faire un peu chaud, au contraire, dans la solitude que tu as dû découvrir depuis hier autour de toi.
GASTON.- Cette solitude n'était pas ma pire ennemie...
GEORGES.- Il ne faut pas que tu croies quand même que personne ne t'aimait... Maman... (Gaston le regarde, il se trouble.) Et puis, enfin, surtout, moi, je t'aimais bien.
GASTON.- À part vous ?
GEORGES.- Mais... (Il est gêné.) Qu'est-ce que tu veux... Valentine sans doute.
GASTON.- Elle a été amoureuse de moi, ce n'est pas la même chose... Il n'y a que vous.
GEORGES baisse la tête.- Peut-être, oui.
GASTON.- Pourquoi ? Je ne peux pas arriver à comprendre pourquoi.
GEORGES, doucement.- Vous n'avez jamais rêvé d'un ami qui aurait été d'abord un petit garçon que vous auriez promené par la main ?
GASTON, après un temps.- J'étais tout petit quand votre père est mort ?
GEORGES.- Tu avais deux ans.
GASTON.- Et vous ?
GEORGES.- Quatorze... Il a bien fallu que je m'occupe de toi. Tu étais si petit. (Un temps, il lui dit sa vraie excuse.) Tu as toujours été si petit pour tout. Pour l'argent que nous t'avons donné trop tôt comme des imbéciles, pour la dureté de maman, pour ma faiblesse à moi aussi, pour ma maladresse. Et nous t'avons laissé partir tout seul pour le front... Avec ton fusil, ton sac, tes deux musettes, tu devais être un si petit soldat sur le quai de la gare !

LE VOYAGEUR SANS BAGAGE, TABLEAU 5, scène 4. GASTON, VALENTINE, VICTOR : 3ème EXTRAIT

VALENTINE.- Mais est-ce que tu te rends compte seulement de ce que tu es en train de faire ?
GASTON.- Oui. Je suis en train de refuser mon passé et ses personnages — moi compris. Vous êtes peut-être ma famille, mes amours, ma véridique histoire. Mais seulement, voilà... vous ne me plaisez pas. Je vous refuse.
VALENTINE.- Mais tu es fou ! Mais tu es un monstre ! On ne peut pas refuser son passé. On ne peut pas se refuser soi-même...
GASTON.- Je suis sans doute le seul homme, c'est vrai, auquel le destin aura donné cette possibilité...
VALENTINE.- Et mon amour, à moi, qu'est-ce que tu en fais ?
GASTON.- Je ne vois de lui, en ce moment, que la haine de vos yeux...
VALENTINE.- Et si j'allais le crier, moi, partout, que je reconnais cette cicatrice ?
GASTON.- J'ai envisagé cette hypothèse. Mais… vous êtes ma belle-sœur, vous vous prétendez ma maîtresse... Quel tribunal accepterait de prendre une décision aussi grave sur ce louche imbroglio d'alcôve dont vous seule pouvez parler ?
VALENTINE, pâle, les dents serrées.- C'est bien. Tu peux être fier. Mais ne crois pas que ta conduite soit bien surprenante pour un homme... C'est tellement flatteur de refuser une femme qui vous a attendu si longtemps ! Eh bien, je te demande pardon de la peine que je vais te faire, mais, tu sais... j'ai eu d'autres amants depuis la guerre.
GASTON sourit.- Je vous remercie. Ce n'est pas une peine...
VICTOR, du seuil.- Madame la duchesse Dupont-Dufort me prie de dire à Monsieur qu'il se dépêche et qu'il veuille bien la rejoindre au plus tôt au grand salon parce que les familles de Monsieur s'impatientent.
Gaston n'a pas bougé, le domestique disparaît.
VALENTINE éclate de rire.- Tes familles, Jacques ! Ah ! j'ai envie de rire... Parce qu'il y a une chose que tu oublies : c'est que, si tu refuses de venir avec nous, il va falloir que tu ailles avec elles de gré ou de force. Allons, viens, toi qui as si peur de ton passé, viens voir ces têtes de petits bourgeois et de paysans, viens te demander quels passés de calculs et d'avarice ils ont à te proposer.
GASTON.- II leur serait difficile de faire mieux que vous, en tout cas.
VALENTINE.- Tu crois ? Ces cinq cent mille francs escroqués et dépensés en rires et en fêtes te paraîtront peut-être bien légers à côté de certaines histoires de mur mitoyen et de bas de laine... Allons, viens, puisque tu ne nous veux pas. (Elle veut l'entraîner, il résiste.)
GASTON.- Non, je n'irai pas.
VALENTINE.- Ah ? Et que vas-tu faire ?
GASTON.- M'en aller.
VALENTINE.- Où ?
GASTON.- Quelle question ! N'importe où.
VALENTINE.- C'est un mot d'amnésique. Nous autres, qui avons notre mémoire, nous savons qu'on est toujours obligé de choisir une direction dans les gares et qu'on ne va jamais plus loin que le prix de son billet... Tu n'as pas un sou en poche, qu'est-ce que tu vas faire ?
GASTON.- Déjouer vos calculs. Partir à pied, à travers champs.
VALENTINE.- Tu te sens donc si libre depuis que tu t'es débarrassé de nous ? Mais pour les gendarmes tu n'es qu'un fou échappé d'un asile. On t'arrêtera.
GASTON.- Je serai loin. Je marche très vite.
VALENTINE lui crie en face.- Crois-tu que je ne donnerais pas l'alarme si tu faisais un pas hors de cette chambre ? (Il est allé soudain à la fenêtre.) Tu es ridicule, la fenêtre est trop haute et ce n'est pas une solution. (Il s'est retourné vers elle comme une bête traquée. Elle le regarde et lui dit doucement.) Tu te débarrasseras peut-être de nous, mais pas de l'habitude de faire passer tes pensées une à une dans tes yeux... Non, Jacques, même si tu me tuais pour gagner une heure de fuite, tu serais pris. (Il a baissé la tête, acculé dans un coin de la chambre.) Et puis, tu sais bien que ce n'est pas seulement moi qui te traque et veux te garder. Mais toutes les femmes, tous les hommes... On n'échappe pas à tant de monde, Jacques. Et, que tu le veuilles ou non, il faudra que tu appartiennes à quelqu'un ou que tu retournes dans ton asile.
GASTON, sourdement.- Eh bien, je retournerai dans mon asile. Allez-vous-en, maintenant.

LE VOYAGEUR SANS BAGAGE : ÉCHOS

1) LA NOSTALGIE DU PAYS NATAL

HOMÈRE, L’ODYSSÉE (fin VIIIe av. J-C)

Au chant IX de l’Odyssée, Ulysse décline son identité à Alcinoos, son hôte, avant de lui conter ses aventures depuis la chute de Troie, au cours de son voyage de retour vers Ithaque.

« Je suis Ulysse, fils de Laërte, dont les ruses
sont fameuses partout, et dont la gloire touche au ciel.
J’habite dans la claire Ithaque ; une montagne
la domine, le Nérite aux bois tremblants ; des îles
en nombre tout autour se pressent, qui ont nom
Doulichion, Samé, Zante la forestière ;
Ithaque est basse, et la dernière dans la mer
vers les ombres ; les autres au-delà, vers l’orient ;
c’est une île rocheuse, une nourrice de guerriers,
et moi, je ne connais rien de plus beau que cette terre.
Chez elle me retint la merveilleuse Calypso ;
Circé m’avait aussi gardé dans sa demeure
en Aiaié, rusée, brûlant de m’avoir pour époux :
mais mon âme jamais ne se laissa persuader.
Car il n’est rien pour l’homme de plus doux que sa patrie
ou ses parents, même quand il habite un gras domaine
en la terre étrangère, séparé de ses parents… »
                                                                   
                                                                           (traduction de Philippe Jaccottet)


DU BELLAY (1522-1560), « Heureux qui, comme Ulysse », LES REGRETS

Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,
Ou comme cestuy-là qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d'usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge !

Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison
Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m'est une province, et beaucoup davantage ?

Plus me plaît le séjour qu'ont bâti mes aïeux,
Que des palais Romains le front audacieux,
Plus que le marbre dur me plaît l'ardoise fine :

Plus mon Loire gaulois, que le Tibre latin,
Plus mon petit Liré, que le mont Palatin,
Et plus que l'air marin la douceur angevine.

2) L’AMNÉSIE, LA PERTE D’IDENTITÉ, LA QUÊTE DES RACINES : JEAN GIRAUDOUX, SIEGFRIED ET LE LIMOUSIN

Siegfried et le Limousin est un roman de Jean Giraudoux publié en 1922 aux éditions Grasset. Ce roman est célèbre pour avoir apporté le succès à son auteur, plus que la pièce qu’il en a ensuite tirée, tous deux s’inspirant, comme le Voyageur sans bagage, du fait divers de « l’amnésique de Rodez ».

RÉSUMÉ

Le roman commence en janvier 1922. Le narrateur apprend qu'un célèbre juriste allemand, Siegfried von Kleist, est en réalité l'un de ses amis, l'écrivain Forestier. Pendant la guerre, une blessure a rendu Forestier amnésique. Forestier a été recueilli et a poursuivi sa vie en Allemagne sous un nom tout différent.
Le narrateur part donc pour Munich, où il peut identifier Forestier avec l'aide du baron Zelten. Toutefois, ce voyage le replonge dans ses souvenirs d'étudiant, et plusieurs autres aventures arrivent. Le narrateur traverse l'Allemagne revancharde d'après la Première guerre mondiale. Finalement, le narrateur rentre dans le Limousin, sa région natale, en compagnie de Forestier, où ils comptent vivre une vie paisible.

EXTRAITS de la fin du roman, pages 183 à 191, passim.

Il était minuit. Tous les Français dormaient. […] L’égalité de la nuit pénétrait par des millions de volets hermétiquement clos et par cinq ou six fenêtres ouvertes le peuple le plus amoureux de l’égalité et le plus ennemi de l’air. […] Tout dormait.
Hormis moi, qui regardais Forestier endormi, dans le wagon qui nous menait au Limousin. Dans la première pente du Massif Central la locomotive soufflait. J’avais fermé le gaz, tiré les rideaux. Je maintenais l’ombre sur mon ami jusqu’au moment où je pourrais à la fois lui apprendre son nom et lui révéler son département Haute-Vienne étincelant, car j’avais décidé de tout dire aujourd’hui. Il dormait, comme tous les Français. Je l’entendais parfois rêver dans sa langue étrangère, je me penchais, je lui répondais dans la mienne, je ramenais le français sur lui comme une couverture. Ce qui restait encore en lui de Siegfried aspirait à longue haleine cet air nouveau de la montagne. […] Puis on cria le nom de la première gare limousine, et, soudain, ce département que j’avais quitté à deux ans et que je croyais ignorer me reçut comme son enfant. Mon père l’avait habité toute sa jeunesse, tous les noms propres que l’on prononçait chez moi avec amour et respect étaient pris dans les almanachs, les annuaires, les journaux de ce pays, et jamais noms n’avaient contenu pour moi plus de nostalgie et d’aventure que ceux qu’appelaient maintenant à toute voix les employés, ou que je voyais collés au flanc des gares comme des colis précieux laissés pour moi en consigne, entre des arbres et des troupeaux dont mon cœur aussi reconnaissait la race, par mon père adolescent. Car, comme si l’on criait tout à coup dans le silence, aux arrêts de votre train, les noms de celles que vous avez aimées ou désirées, on criait Argenton, Saint-Sébastien, Azérables ! […] J’entrais dans le pays le plus légendaire pour moi après celui de Gulliver, mais où les hommes avaient ma taille et où le train passait. […] Plus encore que par ce bruit, aux arrêts, d’eaux vives perpétuelles, ces odeurs nouvelles d’essences, cet accent de ma terre, j’étais atteint par l’accent limousin des hommes, dans la nuit noire, cet accent du Midi que mon père reprenait dans ses surprises ou ses émotions, que je retrouvais ce matin dans la voix des chefs de gare, des hommes d’équipe, du répétiteur, et qui me donnait l’impression de circuler dans une province surprise et émue… […] Que ma petite dignité d’homme me paraissait claire aujourd’hui, à mi-chemin de Magnac-Laval où sommeillait la lignée inconnue de mes petits-cousins, et du Dorat, avec mes belles-sœurs de belles-sœurs ! Pour la première fois, j’étais réduit à la taille où la page de ma vie cadrait avec le transparent, et l’apparition infaillible de chaque nom attendu. — Tiens, voilà Droux, Pierre-Buffière n’est pas loin, – près de cet être qui n’avait plus ni la jeunesse de son père ni la sienne. — Tiens, Folles et Bersac ont disparu, non, les voilà ! – me donnait, plus encore que l’indication d’une expérience réussie, la seule vraie estimation que j’aie trouvée — justement, voilà Bellac ! – de la condition humaine.
Soudain, le train fut secoué d’un de ces légers heurts qui passent au corps du voyageur la surprise du mécanicien à la vue d’un mouton sur la voie, ou la mort d’un bicycliste dans un passage à niveau. À notre gauche, le soleil se levait et d’un rayon horizontal transperçait le compartiment. Aux stations, on entendait le début ou la fin du chant d’un coq, et, quand l’arrêt était habile, le chant entier. Du pardessus de Forestier, de ces vêtements qui allaient lui sembler dans une heure la dépouille d’un autre, une lettre avait glissé. C’était la dernière lettre de Kleist au prince de Saxe-Altdorf.
- Mon ami, disait-elle, adieu. Ce n’est pas que vous m’ayez peiné en préférant Hoffmann à Tieck. Ce n’est pas que je doute du récit de votre voyage en Sicile, et de ce rosier dont les racines enserraient le cœur même de Platen. Ce n’est pas que j’en veuille à votre neveu Ernest d’avoir reproché à la France ses idées claires et son armée sans poésie. Ni que je songe amèrement à nos terribles disputes journalières, et que je m’écarte de celui qui croit la vie née de l’ordre et non du chaos, qui estime le sanscrit plus utile aux historiens que le grec, et l’effort au lieu de l’intuition la seule preuve de l’existence. C’est que je ne suis plus Allemand…
|…] C’est que je disparais. C’est que ce soir, à six heures, mon train passera une frontière et que Siegfried Kleist aura vécu. Je vous rends ces deux noms intacts, de même que j’ai dû rendre, élève, à la fin de l’année, à l’économe du gymnase, mes livres de latin et de grec sans taches nouvelles. […] J’ai perdu l’Allemagne…
Le Rhin, le Danube, l’Elbe et l’Oder, tous ces fleuves que j’ai appris si récemment dans l’ordre comme un enfant, je les ai perdus. Il y en a que je n’aurai même pas eu le temps de voir pendant qu’ils étaient mes fleuves nourriciers. Soixante millions d’êtres et leurs ancêtres se sont envolés de moi l’autre jour, et m’ont laissé seul, comme le renard glissé dans l’assemblée des oiseaux qui apparaît dès que les oiseaux s’élèvent. Le gros aigle de l’Empire s’est envolé. Me voici abandonné aussi par l’oiseau Wagner, l’oiseau Nietzsche, l’oiseau Goethe. Zelten me retire un second passé dont le souvenir peut m’être aussi cruel que le néant de l’autre. Je sens d’ailleurs qu’il a dit vrai. Je sens que j’ai été un élément étranger en Allemagne ; je me rends compte aujourd’hui seulement des malaises, des douleurs provoqués par elle en moi, et qui m’indiqueront peut-être mon vrai peuple : cette peine que j’avais toujours à rouler le verbe à la fin, cette manie de ne pas croire les journaux, ce besoin d’avoir les cheveux non rasés, d’exiger une preuve à toute affirmation, un statut précis aux relations des États avec l’Empire et du cœur avec les sens. […]
J’ai prévenu les autorités. Il n’y aura pas de scandale. On va me porter noyé au Starnberg. Mueller et Salem m’ont vu couler devant eux. Ils m’ont tendu une dernière fois les mains avec une force d’ailleurs qui aurait retiré vingt noyés. Krumper m’a regardé partir avec cet air à la fois dédaigneux et jaloux du soldat qui voit le soldat blessé quitter le front. Toutes les recherches et les sondages dans le lac n’ont donné aucun résultat. […] Adieu… Deux vrais oiseaux viennent de s’élever près de moi, de la terrasse même… Le râle des genêts et le faisan bavarois m’abandonnent…

*

Tous sont maintenant éveillés en France. Le soleil rayonne sur le pays à idées claires. […] Personne ne dort plus en France.
Hormis Forestier, près de moi. Mais il est temps. Pas une vallée, pas une colline depuis une heure qu’il n’y ait eu joie à caresser. Je vais le frapper à l’épaule de ma main gantée comme celle d’un contrôleur, et, pendant qu’il cherchera son billet, je lui tendrai, billet pour trente ans, sa photographie d’enfant avec le nom imprimé du photographe, et, quoique à l’encre simplement, son nom…

3) LES SECRETS DE FAMILLE, LA QUÊTE D’IDENTITÉ, LA RELATION ENTRES FRÈRES : PHILIPPE GRIMBERT, UN SECRET (2004)

Un secret est un roman autobiographique de Philippe Grimbert paru le 5 mai 2004 aux éditions Grasset et Fasquelle. Philippe Grimbert est né en 1948 à Paris. Il a fait de longues études de psychologie et il a passé une dizaine d’année en analyse chez un lacanien, avant d’ouvrir son propre cabinet. Par la suite il a publié quelques essais mais c’est le livre La petite robe de Paul qui le fera connaître dans la littérature générale. Il remporte le prix Goncourt des lycéens en 2004 et celui des lectrices de Elle en 2005 avec Un Secret.
En 2007, le roman est adapté au cinéma par Claude Miller, avec Patrick Bruel et Cécile de France.

RÉSUMÉ

Un Secret est l’histoire d’un petit garçon, un peu chétif, mal dans son corps, dont les parents Maxime et Tania sont des sportifs assidus. Ils ont même installé une salle de sport, chez eux.
L’enfant n’est pas un sportif accompli, il n’en a pas la carrure, alors il va investir le domaine de l’intellect, travaillant bien à l’école, curieux de toutes choses. Il sent confusément que quelque chose cloche, qu’il n’est pas conforme à ce que ses parents attendaient de lui. Alors, il s’invente un grand frère, sportif comme ses parents, bagarreur, chacun ayant ainsi son domaine.
Il grandit ainsi, dans cette famille de taiseux, avec son grand-père Joseph qu’il aime et admire ; sa grand-mère est morte mais on n’en parle pas, on ne va pas au cimetière. Il y a aussi oncle Georges et Esther et les dîners en famille.
Un jour, en se rendant au grenier avec sa mère, il tombe sur un chien en peluche, oublié dans la poussière qui va devenir son jouet fétiche et qu’il décide d’appeler Sim. Il voit bien le malaise que cette peluche provoque mais personne ne parle.
Et surtout, il y a Louise, l’amie de la famille, infirmière dont le cabinet est à côté du magasin de ses parents. C’est la seule avec qui il peut parler, confier son désarroi, ses questionnements. Le jour de ses quinze ans, elle lui avoue la vérité concernant sa famille.

EXTRAITS : l’incipit

Fils unique, j’ai longtemps eu un frère. Il fallait me croire sur parole quand je servais cette fable à mes relations de vacances, à mes amis de passage. J’avais un frère. Plus beau, plus fort. Un frère aîné, glorieux, invisible.
J’étais toujours envieux, en visite chez un camarade, quand s’ouvrait la porte sur un autre qui lui ressemblait quelque peu. Des cheveux en bataille, un sourire en coin qu’on me présentait en deux mots : « Mon frère. » Une énigme, cet intrus avec lequel il fallait tout partager, y compris l’amour. Un vrai frère. Un semblable dans le visage duquel on se découvrait pour trait commun une mèche rebelle ou une dent de loup, un compagnon de chambrée dont on savait le plus intime, les humeurs, les goûts, les faiblesses, les odeurs. Une étrangeté pour moi qui régnait seul sur l’empire des quatre pièces de l’appartement familial.
Unique objet d’amour, tendre souci de mes parents, je dormais pourtant mal, agité par de mauvais rêves. Je pleurais sitôt ma lampe éteinte, j’ignorais à qui s’adressaient ces larmes qui traversaient mon oreiller et se perdaient dans la nuit. Honteux sans en connaître la cause, souvent coupable sans raison, je retardais le moment de sombrer dans le sommeil. Ma vie d’enfant me fournissait chaque jour des tristesses et des craintes que j’entretenais dans ma solitude. Ces larmes, il me fallait quelqu’un avec qui les partager.
Un jour enfin je n’ai plus été seul. J’avais tenu à accompagner ma mère dans la chambre de service, où elle voulait faire un peu de rangement. Je découvrais sous les toits cette pièce inconnue, son odeur de renfermé, ses meubles bancals, ses empilements de valises aux serrures rouillées. Elle avait soulevé le couvercle d’une malle dans laquelle elle pensait retrouver les magazines de mode qui publiaient autrefois ses dessins. Elle avait eu un sursaut en y découvrant le petiot chien aux yeux de bakélite qui dormait là, couché sur une pile de couvertures. La peluche râpée, le museau poussiéreux, il était vêtu d’un manteau de tricot. Je m’en étais aussitôt emparé et l’avais serré sur ma poitrine, mais j’avais dû renoncer à l’emporter dans ma chambre, sensible au malaise de ma mère qui m’incitait à le remettre à sa place.
La nuit qui a suivi je pressai pour la première fois ma joue mouillée contre la poitrine d’un frère. Il venait de faire son entrée dans ma vie, je n’allais plus le quitter.
De ce jour j’ai marché dans son ombre, flotté dans son empreinte comme dans un costume trop large. Il m’accompagnait au square, à l’école, je parlais de lui à tous ceux que je rencontrais. À la maison j’avais même inventé un jeu qui me permettait de lui faire partager notre existence : je demandais qu’on l’attende avant de passer à table, qu’on le serve avant moi, que l’on prépare ses affaires avant les miennes au moment du départ en vacances. Je m’étais créé un frère derrière lequel j’allais m’effacer, un frère qui allait peser sur moi, de tout son poids.

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Aussi longtemps que possible, j’avais retardé le moment de savoir : je m’écorchais aux barbelés d’un enclos de silence. Pour l’éviter je m’étais inventé un frère, faute de pouvoir reconnaître celui qui s’était à jamais imprimé dans l’œil taciturne de mon père. Grâce à Louise j’apprenais qu’il avait un visage, celui du petit garçon que l’on m’avait caché et qui ne cessait de me hanter. Blessés à jamais de l’avoir abandonné à son sort, coupables d’avoir construit leur bonheur sur sa disparition, mes parents l’avaient maintenu dans l’ombre. Je ployais sous la honte dont j’avais hérité, comme sous ce corps qui avait exercé la nuit sa tyrannie sur le mien.
J’ignorais qu’au-delà de mon torse étroit, de mes jambes grêles, c’était lui que mon père contemplait. Il voyait ce fils, son projet de statuaire, son rêve interrompu. À ma naissance, c’était Simon que l’on avait déposé encore une fois dans ses bras, le rêve d’un enfant qu’il allait former à son image. Ce n’était pas moi, balbutiement de vie, brouillon dont n’émergeait aucun trait reconnaissable. Avait-il pu dissimuler sa déception aux yeux de ma mère, avait-il pu s’arracher un sourire attendri en me contemplant ?
Tous mes proches savaient, tous avaient connu Simon, l’avaient aimé. Tous avaient en mémoire sa vigueur, son autorité. Et tous me l’avaient tu. À leur tour, sans le vouloir, ils l’avaient rayé de la liste des morts comme de celle des vivants, répétant par amour le geste de ses assassins. On ne pouvait lire son nom sur aucune pierre, il n’était plus prononcé par personne, pas plus que celui d’Hannah, sa mère. Simon et Hannah, effacés à deux reprises : par la haine de leurs persécuteurs et par l’amour de leurs proches. Aspirés par ce vide dont je n’aurais pu m’approcher sans risquer le naufrage. Un silence rayonnant, soleil noir qui ne s’était pas contenté d’absorber son existence mais avait aussi recouvert toute trace de nos origines.
Simon. J’étais sûr que j’avais marché moins tôt que lui, prononcé mes premiers mots des mois après les siens. Comment aurais-je pu me mesurer à lui ? Troublé par le plaisir que je retirais de cette défaite, j’en cultivais la satisfaction morbide : je capitulais devant mon frère, mon ventre contre le matelas, son pied sur ma nuque.
Et c’est Louise qui m’avait fait le rencontrer. Il fallait bien qu’un jour ou l’autre son fantôme apparût dans cette brèche, qu’il surgît de ces confidences. Ma découverte du petit chien de peluche l’avait arraché à sa nuit et il était venu hanter mon enfance. Sans ma vieille amie, peut-être n’aurais-je jamais su. Sans doute aurais-je continué à partager mon lit avec celui qui m’imposait sa force, ignorant que c’était avec Simon que je luttais, enroulant mes jambes aux siennes, mêlant mon souffle au sien et finissant toujours vaincu. Je ne pouvais pas savoir qu’on ne gagne jamais contre un mort.